Restigouche

Analyse universitaire du documentaire Incident at RestigoucheLes Événements de Restigouche, d’Alanis Obomsawin,

sorti en 1984 au Canada.

Visible gratuitement sur le site de l’ONF : https://www.onf.ca/film/evenements_de_restigouche/

            « Je [Alanis Obomsawin] pense que la manière dont nous avons enseigné l’histoire dans ce pays est un crime. La manière dont elle a été conçue, c’était pour créer de la haine envers nos peuples pendant une longue période. C’est la raison pour laquelle je sens que nous devons éduquer, car la manière dont la société canadienne l’a fait est très mauvaise pour nos peuples. » (Peter Robb, 2015). La notion de « vérité », de son rétablissement, est au cœur du travail de la cinéaste autochtone Alanis Obomsawin. Récompensée d’une multitude d’ordres et titres honorifiques (Officier de l’Ordre du Canada, Grande officière de l’Ordre national du Québec, prix Albert-Tessier, prix humanitaire, prix du Gouverneur général, grades honorifiques, prix d’excellence pour l’ensemble de ses réalisations,…) son œuvre et sa parole sont reconnues, possèdent une légitimité. Cependant, nous pouvons questionner la notion de « vérité » : s’il y en a une à rétablir, cela suppose qu’il en existe une autre qui était admise jusqu’alors.

Incident at Restigouche (Les Événements de Restigouche), film d’Alanis Obomsawin, a été produit en 1984. Il documente l’affrontement entre forces de police canadiennes et indiens Mi’kmaq, à propos de la pêche au saumon, tradition amérindienne soudainement interdite par le gouvernement en 1981. Alanis Obomsawin, dans un entretien avec Marie-Hélène Mello (M-H. Mello, 2008, p.38), souligne la tendance à l’oubli des événements, tant de la part des Blancs que des Autochtones, et l’importance que prennent alors ses travaux filmiques dans leur conservation. La cinéaste appartient à ce peuple Autochtone. D’abord chanteuse, puis réalisatrice, toute son œuvre est créée dans une volonté de rétablir une vérité historique quant à l’étouffement de son peuple et de sa culture, tout en en permettant la transmission. Ceci tant à destination des Autochtones eux-mêmes, afin qu’ils renouent avec cette culture qui se perd progressivement, que des canadiens Blancs, oppresseurs de cette dernière. Ce film, ainsi que le travail d’Alanis Obomsawin en général, réunissent deux visions : celle canadienne blanche, à démentir, et celle autochtone, à révéler. Il semble alors important de considérer les destinataires : pour que l’œuvre soit considérée comme révélatrice de vérité, elle doit faire écho à une expérience vécue chez les Autochtones, afin de leur donner le sentiment d’expression d’une problématique qui leur est propre, mais également chez les canadiens Blancs, pourtant considérés comme oppresseurs, afin de créer une prise de conscience et une remise en cause de la vérité admise. Au travers d’une synthèse du film, nous insisterons particulièrement sur le type de documents présentés, ainsi que sur les dispositifs d’entretiens et les différents temps de parole. Puis nous montrerons, au travers d’une analyse, comment le film s’adapte à des standards documentaires traditionnels tant Autochtones que Canadiens Blancs, et ce afin de créer un dialogue entre les cultures, malgré la subjectivité du point de vue, s’accordant ainsi une légitimité d’expression et de regard propre au documentaire.

 

Comme mentionné précédemment, Incident at Restigouche documente l’affrontement entre forces de police canadiennes et indiens Mi’kmaq, à propos de la pêche au saumon. Alanis Obomsawin n’ayant pas été présente au moment des faits, le film effectue une reconstitution des événements. Il alterne entre entretiens avec les autochtones de la réserve Mi’kmaq, documents photographiques commentés en voix off par la réalisatrice,ou illustrant les propos des Autochtones, vidéos enregistrées par les Autochtones eux-mêmes, et enfin quelques illustrations : cartes ou portraits. Le tout est ponctué par un entretien avec Lucien Lessard, ministre ayant ordonné l’action policière de retrait des filets de pêche, puis l’affrontement avec la population. Au tout début, Incident at Restigouche laisse rapidement entendre la voix de la réalisatrice, commentant des cartes dans une intention didactique envers le spectateur. S’intercalent également dans la narration de courtes phrases musicales : comptine enjouée faisant état d’une « escarmouche à Restigouche ». Le commentaire du début replace l’incident dans une histoire plus globale et ancienne. Tout comme dans son film Kanehsatake, 270 ans de résistance, qui replace l’affrontement dans deux cent soixante-dix ans d’histoire, Alanis Obomsawin nous offre une perspective plus large sur l’événement, lui donne un contexte en nous expliquant la tradition de pêche au saumon, pourquoi elle a lieu chez les Mi’kmaq et comment. S’ensuit le descriptif et la reconstitution de l’incident lui-même : la cinéaste collecte des photographies, des interviews d’Autochtones présents sur les lieux de l’affrontement entre police et pêcheurs, témoins des arrêts en garde à vue,… Les interviews avec les Autochtones sont longs. Tournés au dehors, sur les lieux de l’incident, ou dans les maisons des interviewés, les entretiens sont rarement interrompus par le montage, ou bien pour illustrer les propos. La voix de la cinéaste, qui tient la caméra, ne se fait pas entendre : le temps d’hésitation, d’émotion, de réflexion,… sont conservés. Alanis Obomsawin se met en retrait face à la parole des interviewés,. Souvent seuls, filmés en gros plan, les autochtones nous racontent le déroulement des opérations de police, les chocs qu’ils ont vécu, leurs réflexions sur les événements,… la caméra les individualise, et laisse voir les émotions envahir leur visage. Les gros plans débordent vers nous, nous focalise entièrement sur ces individus. À l’inverse, l’entretien avec Lussien Lessard est, lui, fréquemment interrompu. Seule parole blanche, il ponctue l’intégralité du film, découpé en multiples morceaux. Au départ filmé de manière neutre : en intérieur, avec fauteuil, mur et plante en arrière plan, le cadre s’élargit au fil du film pour englober l’interlocutrice : Alanis Obomsawin. Si l’on entend les paroles de l’ex-ministre du Loisir, de la Chasse et de la Pêche, c’est la colère de son interlocutrice que l’on voit : la cinéaste l’interrompt, lui répond de manière visiblement furieuse parfois. Fureur qu’elle confirmera dans un interview avec Line Boily (Line Boily, 2016), insistant sur son désaccord permanent avec Lussien Lessard. Tout comme pour certains interviews d’Autochtones, des images et quelques enregistrements viennent ponctuer la parole de l’ex-ministre, mais, à l’inverse, viennent infirmer ses paroles et non les appuyer.

 

L’ensemble des discours tenus dans ce film et des images qui les accompagnent tendent à révéler les abus et injustices que les Blancs ont exercé sur ces populations, ainsi qu’à décrédibiliser les discours politiques qui tentent de les justifier. Nous pouvons noter l’effacement de l’image au profit de la parole, lorsqu’il s’agit d’interviewer les Autochtones. Comme décrit précédemment, Alanis Obomsawin leur laisse un long temps de discussion, respecte leurs hésitations et ne découpe pas les discours de ces entretiens, contrairement à celui avec le ministre. Seule la parole compte, et si quelques images s’insèrent, c’est pour illustrer et soutenir les faits abordés. Par ces interviews, Alanis Obomsawin renoue avec la tradition de ces peuples, basée sur une transmission orale de la culture. Elle le déclare d’ailleurs : pour elle « la parole est plus importante que l’image » (M-H. Mello, 2008, p.38). Chaque film fait l’objet de longues recherches basées sur l’écoute. « Chaque vie est importante. Je [Alanis Obomsawin] peux m’asseoir des heures à écouter une personne. » (M-H. Mello, 2008, p.37). Incident at Restigouche est fait pour s’adresser directement aux Autochtones : dans leur culture, la transmission de l’Histoire se fait à l’oral. En conséquence, le film ne peut être vécu que de manière documentaire par les Autochtones qui le visionnent, bien que la caméra n’ait pas filmé directement les événements. La cinéaste guide la compréhension par le montage, en laissant le temps aux Autochtones témoins de s’exprimer, et en infirmant par des images ou par sa propre parole celle de Lussien Lessard. Il reste cependant important que le film soit également vécu de manière documentaire par les Blancs, puisque c’est leur (notre) comportement qui est dénoncé. Nous pouvons alors remarquer la double utilité des entretiens avec les Autochtones : tout au long du film sont présentées des images et quelques vidéos filmées par ces derniers. Or, une image preuve doit être légitimée par une personne présente au moment de sa prise. Ce n’est pas l’image seule qui constitue une preuve, mais son alliance à un discours. Les entretiens filmés par Alanis Obomsawin sont là pour constituer ce discours : le possesseur de l’appareil photo témoigne, parle des lieux où il était et du moment où il est allé chercher son appareil pour garder des traces des actions policières. Ces entretiens sont d’autant plus nécessaires que les Autochtones nous expliquent comment les documents photographiques présentés lors des procès ont été ignorés et infirmés par la décision du juge (bien que la sentence ait été révisée par la suite). Le film Incident at Restigouche restitue les conditions nécessaires à l’image-preuve dans la culture blanche occidentale. Jerry White déclarera, à propos des films d’Alanis Obomsawin, qu’ils « comprennent généralement des voix-over qui peuvent rappeler les documentaires ennuyeux et pédagogiques (de l’ONF?) des années 1950 » (J. White, 1999, p.26). En effet, nous avons décrit auparavant l’utilisation de la voix off commentant des cartes, des documents,… et également celle d’une comptine musicale. Par ces procédés narratifs, ce documentaire s’inscrit d’emblée dans les traditions passées de l’ONF, en reproduisant ce schéma d’image mise en musique et commentée pour en donner une explication et un point de vue au spectateur. Si la révolution du cinéma direct a déjà eu lieu, ce schéma narratif reste présent dans la mémoire québécoise, et permet de considérer Incident at Restigouche comme documentaire, tant d’un point de vue Autochtone que Blanc, malgré la subjectivité de regard qui y est développé, et le dénigrement de la parole blanche, incarnée par l’ex-ministre.

 

            Reconstituant l’intervention policière relative à l’interdiction de la pêche au saumon chez les indiens Mi’kmaq, Incident at Restigouche fait coïncider dans une même œuvre deux modes de transmission : l’image-preuve, dans une esthétique proche des documentaires de l’ONF des années 1950, et la parole, chacun étant le propre documentaire d’une culture opposée à l’autre. La position de la réalisatrice est clairement tranchée par le point de vue qu’elle offre dans le film : sa volonté est de mettre en lumière une vérité de la condition autochtone, trop longtemps dissimulée dans et par le cinéma et les discours canadiens. Incident at Restigouche offre une vision violente et choquante, dénigrant une parole blanche longtemps admise au profit d’une parole autochtone minoritaire. Le film étant vécu comme documentaire tant d’un bord que de l’autre, il fait réagir vivement les spectateurs. Et c’est justement cette réaction que la cinéaste semble rechercher : tant de la part des jeunes Autochtones, qui découvrent leur histoire, que de la part des autres populations qui visionnent ces images pour la première fois. Le film introduit le début d’un débat entre les cultures, d’une discussion nécessaire à la compréhension et au partage. Alanis Obomsawin rappelle, dans son entretien avec M-H. Mello, qu’elle « aime être avec le public pour sentir ses réactions », et qu’après la projection, « la période de questions est parfois bien plus longue que le film » (M-H. Mello, 2008, p.37). Incident at Restigouche ne s’envisage pas seul : bien qu’il puisse être vécu comme documentaire tant par les spectateurs Autochtones que Blancs, il est ancré dans une culture orale, de discussion et partage. Comme la cinéaste le dit elle-même : « Je suis tout le temps invitée à parler et je sais que les films peuvent changer les mentalités » (Peter Robb, 2015).

 

Références

 

Films

  • OBOMSAWIN, Alanis, Incident at Restigouche, 1984
  • OBOMSAWIN, Alanis, Kanehsatake, 270 ans de résistance, 1993

 

Livre

  • LEWIS, Randolph, Alanis Obomsawin : The Vision of a Native Filmmaker, 2006, Ed. Bison Books

 

Articles

  • MELLO, Marie-Hélène, « Entretien avec Alanis Obomsawin / Coffret DVD 270 ans de résistance. », 2008, Revue Ciné-Bulles, Volume 26, n°4, pp.34-39.
  • PRINS, Harald, « Review of Incident at Restigouche »,1988, American Anthropologist, New Series, Volume 90, n°3, pp.774-778
  • WHITE, Jerry, « Alanis Obomsawin, documentary form and Canadian nation(s) », 1999, CineAction, n°49, pp.26-36
  • ROBB, Peter, « Alanis Obomsawin : The power of art revealed in film », 2015, ottawacitizen.com

 

Radio

  • BOILY, Line, « La cinéaste Alanis Obomsawin pour le film « Incident at Restigouche » », 2016, ici.radio-canada.ca