Under the Skin

Analyse universitaire du film Under the Skin, de Jonathan Glazer, sorti en 2013.

!! Attention ! Spoilers !!

Under the Skin est un film de Jonathan Glazer, adapté du livre éponyme de Michel Faber. Le livre raconte l’histoire d’Isserley, jeune femme extraterrestre, violemment opérée afin de lui faire prendre une apparence humaine. Elle est expatriée sur Terre pour chasser des hommes, destinés à l’engraissement puis transformation en une nourriture raffinée, exportée ensuite vers sa planète. Pour ce faire, elle prend des auto-stoppeurs dans sa camionnette, puis les anesthésies, une fois vérifié qu’ils n’ont personne pour les rechercher par la suite. Elle les ramène ensuite à la « ferme », où ils sont préparés par des cuisiniers. Un jour, elle prend en stop un homme qui la viole, ou néanmoins tente de le faire, puisqu’elle n’a pas d’organe sexuel. Elle le tue et reprend sa route. Perturbée et en colère, elle fait un malaise, enchaîne des erreurs de travail, et finit par avoir un accident. Vivante mais à moitié paralysée, elle décide de se suicider en actionnant la pédale qui déclenche l’explosion de sa camionnette. Le film, quant à lui, raconte l’histoire d’une jeune femme anonyme, jouée par Scarlett Johansson, qui parcourt une ville d’Écosse en camionnette, proposant à des hommes de monter dans sa voiture. Elle les séduit ensuite, jusqu’à les amener chez elle, les faisant marcher dans une pièce sombre et noire tandis qu’elle se déshabille. S’avançant, les hommes se fondent peu à peu dans le sol, devenant alors prisonnier d’un liquide étrange, jusqu’à être vidés de tout ce que contient leur enveloppe charnelle. Un jour, la jeune femme prend en stop un homme défiguré. Elle l’emmène chez elle puis, prise d’une soudaine empathie, le relâche. Délaissant sa camionnette, elle s’enfuit et est recueillie par un autre homme. Un soir, la jeune femme observe son corps, nu, dans un miroir, puis décide d’essayer de faire l’amour avec cet homme. Impossible : elle n’a pas d’organe sexuel. Elle s’enfuit de nouveau, à travers la forêt, et croise un nouvel homme qui tente de la violer. Sa peau se déchire et révèle son apparence extraterrestre. L’homme asperge alors la jeune femme d’essence et la brûle.

Si Jonathan Glazer a pris quelques libertés dans l’adaptation du livre, l’histoire reste similaire, à un détail près : dans le livre, Isserley choisit de mourir. Dans le film, elle est tuée. Dans le livre, Isserley ne supporte pas son corps d’humaine, trop différent du véritable sien. Elle le rejette tout au long de l’histoire, ressassant son apparence d’origine. Dans le film, la jeune femme extraterrestre cherche à apprivoiser son corps de femme humaine, à le comprendre et l’embrasser pleinement. La différence entre les deux histoires réside principalement dans l’acceptation du corps féminin. Celle qui le rejette reste maîtresse de son destin, tandis que celle qui l’accepte s’en rend victime, tuée par un homme l’ayant désirée. Jonathan Glazer choisit Scarlett Johansson pour le rôle d’Isserley : l’actrice est célèbre pour jouer des rôles de séduction. Son corps a été érotisé dans de multiples films, sa voix également, dans Her de Spike Jonze, et il suffit de regarder les mots clés correspondant au film, sur IMDB, pour comprendre les idées qui lui sont associées (« female nudity », « desire », « erection », « femme fatale », parmi d’autres…). Ce choix est donc idéal pour incarner une femme alien dépossédée de son propre corps : l’actrice est célébrée, entre autres, pour son physique, jusqu’au vol et diffusion de photo d’elle nue, en 2011. Son corps a une histoire : une image, très sexualisée, lui est déjà calquée dessus.

Scarlett Johansson joue donc le rôle d’une alien qui séduit des hommes pour les tuer puis qui, découvrant et embrassant son corps de femme, devient victime d’un homme qui tente de la violer avant de la tuer. Le film tient un discours sur la position inconsciente et acceptée des femmes dans notre société, en abordant notamment la question du viol, au travers d’une actrice célèbre pour ses rôles de femme séduisante. En se référant conjointement au livre d’origine et au film lui même, nous verrons tout d’abord comment Scarlett Johansson, au travers de ce rôle, se réapproprie et maîtrise en premier lieu l’objectivation de son corps, puis les processus d’identification au genre féminin, pour enfin aborder la question du viol et de ses effets.

La réappropriation d’un corps

Scarlett Johansson déclare au magazine Elle « I think any woman who is curvy and wears a gown to an event is, like, super-sexualised » (Hannah Furness, 2012), parlant de sa propre expérience et du fait d’avoir été très rapidement cataloguée comme « bombshell » et comparée à Marilyn Monroe. Ursula Michel dresse pour le site Slate.fr une liste et périodisation des rôles de l’actrice, tout en relevant l’importance et l’omniprésence de son « corps objet ». Chaque film érotise l’une ou l’autre partie de ce corps, jusqu’à transformer très tôt Scarlett Johansson en une « victime du désir qu’elle suscite », qui « n’existe que par sa volupté charnelle » (U.Michel, 2014), dans le film Match Point de Woody Allen. Les spectateurs confondent l’image que l’actrice offre au travers de ses rôles avec la personne, réelle, qu’elle est, et projettent sur elle leur désir, au point de lui voler des photo d’elle nue et personnelles, comme nous l’avons mentionné plus tôt. Comment, donc, apprivoiser et se réapproprier un corps si hautement sexualisé par le public ? Dans le livre Under the Skin, Isserley décrit son corps, insistant sur la très forte poitrine qu’on lui a greffé suite aux recommandations d’un homme sur ce que serait l’idéal féminin. Ce corps, et particulièrement cette poitrine, est rejeté par la jeune femme et considéré comme un simple accessoire attirant, un piège à humains. Elle vit son corps comme un costume qu’elle porte pour travailler. Dans la première partie du film, Scarlett Johansson joue un rôle de femme fatale, abordant et séduisant des hommes. On peut supposer au départ la volonté d’assouvir un besoin sexuel pleinement assumé, mais il s’agit finalement de collecter des corps de mâles, pour le compte d’hommes à moto anonymes. Poussant le concept de « femme fatale » à l’extrême, Scarlett Johansson joue un rôle de séductrice, attirante mais inaccessible et mortelle. Sous l’éclairage du livre, le corps de l’actrice est un outil de travail, que l’on regarde à distance. On note d’ailleurs que sa première action dans ce corps qu’elle intègre (en tant qu’alien) est d’aller choisir des vêtements et du maquillage : elle perfectionne son costume de séductrice (veste de fausse fourrure, rouge à lèvre…). Pour l’actrice, c’est une manière de révéler sa conscience d’avoir un corps hautement sexualisé, tout en affirmant que la séduction qu’il exerce relève d’un rôle qu’elle joue, d’un jeu d’actrice, d’une histoire fictive. Elle joue une alien jouant elle même un rôle de séductrice. Toutes les scènes dans lesquelles elle aborde des passants depuis sa camionnette sont d’ailleurs filmées en caméra cachée : les passants en question sont de vrais personnes, et non des acteurs, qui ont ensuite donné leur accord pour figurer dans le film. Par son choix de caméra cachée, Jonathan Glazer inverse la confusion entre rôle d’acteur·trice et vie réelle : si l’on sait que Scarlett Johansson joue un rôle, puisqu’elle apparaît sur notre écran, les hommes abordés ne le savent pas au moment du tournage et sont donc pris dans leur intimité, tout particulièrement lorsque l’on considère qu’il s’agit de scènes de séduction. N’étant, la plupart du temps, pas au courant de ce procédé, nous (spectateurs) confondons alors ces personnes avec des acteurs, reproduisant la même confusion entre privé et public que celle dont est victime Scarlett Johansson. Dispositif particulièrement voyeuriste, la caméra cachée inverse les rôles, objectivant et pénétrant l’intimité des hommes séduits par l’actrice, offrant à cette dernière une forme de revanche.

La suite de la parade de séduction se déroule dans le même état d’esprit. L’alien jouée par Scarlett Johansson ramène les hommes chez elle : comme nous l’avons expliqué plus tôt, voulant rejoindre la jeune femme, ces derniers finissent incrustés dans le sol liquide de sa maison. Le processus d’incrustation est particulièrement intéressant : la jeune femme recule dans la pièce, fixant l’homme qu’elle a ramené, et se déshabille petit à petit. L’homme, voulant la rejoindre, avance en se déshabillant lui aussi. Le regard fixé sur elle, il ne se rend compte de son erreur qu’une fois immergé dans le liquide. À aucun moment il n’y a contact entre eux. On peut envisager cette scène comme une métaphore : l’actrice utilise son corps comme appât, tout en affirmant qu’il n’est qu’une image : séduisante et attirante, mais qui ne peut être touché, qui n’existe que par la caméra. Comme son personnage le dit lors de l’un de ces rituels : tout n’est qu’un rêve. On peut fantasmer sur Scarlett Johansson, mais jamais réaliser son fantasme, car la séduction qu’elle exerce est un pur produit cinématographique.

L’identification au genre féminin

La dichotomie affirmée entre l’actrice et son (ses) rôle(s), que nous venons de détailler, existe à condition que, pour l’actrice, ce dédoublement soit clair. Si Scarlett Johansson peut parler du terme « bombshell » comme une étiquette qu’on lui a attribuée, c’est qu’elle ne s’identifie pas elle même, dans son intimité, à ce terme. Revenons à l’histoire de Under the Skin : une alien intègre un corps humain pour séduire et capturer des hommes. Elle vit ce corps comme un costume, un rôle, ne s’y identifie pas. Jusqu’à un événement : elle fait monter dans sa camionnette un homme au visage déformé (notons qu’il s’agit, cette fois, d’un acteur : Adam Pearson). Blessé, intérieurement, par les moqueries et méchancetés des autres humains, il est particulièrement renfermé sur lui même. La jeune femme, pour la première fois, lui permet de toucher son visage. Soudainement, son corps n’est plus un costume, n’est plus une image. Pour elle, alien, il devient un corps de sensation. Ce contact provoque une remise en cause de ses actions et de ce qu’elle est : elle n’envisage plus son corps comme un objet extérieur, mais comme une partie d’elle même, qu’elle doit apprivoiser. Profondément perturbée, elle relâche cet homme et s’enfuit. S’ensuivent plusieurs séquences montrant une volonté d’identification progressive à ce corps : elle tente tout d’abord de manger, sans succès. Enfuie de chez elle, sans lieu où aller, elle est recueillie par un homme (notons qu’elle est soudainement devenue quasi muette, malgré sa capacité prouvée à discuter et séduire rapidement et facilement les hommes qu’elle prenait en stop). Nouvelles étapes d’identification : elle découvre la télévision et le rire, la musique et la sensation du rythme… Elle s’identifie tout d’abord au genre humain. Puis vient une séquence, dans laquelle elle se dénude face à un miroir, et s’observe longuement. Après s’être identifiée à l’humain, elle découvre son sexe féminin, ses attributs sexuels, et s’identifie alors au genre « femme ». Suite logique, elle ressent le désir qui découle de ce corps sexué, et tente de faire l’amour avec l’homme qui l’a recueillie, sans y arriver, n’ayant que des attributs superficiels et non d’organe sexuel interne. La jeune femme ne fait cependant plus la différence entre ce qu’elle est (une alien) et le corps qu’elle a revêtu : elle s’identifie pleinement comme femme. Les projections faites sur son corps l’atteignent désormais elle : ce n’est plus un rôle qu’elle joue. En embrassant le genre féminin, elle embrasse également les projections et attentes de la société sur ce dernier. Au lieu de décider elle même du devenir de son corps, elle en devient la victime. Incapable de faire l’amour, et donc de remplir les attentes de l’homme, elle s’enfuit de nouveau.

Le viol et ses effets

Camille Paglia, citée par Virginie Despentes, parle du viol en ces termes : C’est un risque inévitable, c’est un risque que les femmes doivent prendre en compte et accepter de courir si elles veulent sortir de chez elles et circuler librement. » (V.Despentes, 2006). Si cette idée est contestable, on en retrouve la trace dans Under the Skin. La jeune femme, alien, maintenant pleinement identifiée au corps hyper-sexualisé de Scarlett Johansson, se considérant comme femme, s’enfuit dans la forêt. Elle croise un homme solitaire, qui l’arrête pour lui poser des questions. En parfaite symétrie, il reproduit le questionnaire qu’elle posait plus tôt aux hommes qu’elle faisait monter dans sa voiture. On peut alors aisément deviner la suite : il la retrouve, quelques temps plus tard, et tente de la violer. Le viol montré par le film est un viol « cliché », comme le démontre Anne-Claire Poirier dans Mourir à tue-tête : une femme seule et sans défense, dans la forêt, se fait aborder par un homme seul, d’une cinquantaine d’années, plus fort physiquement,… La séquence concentre toute une symbolique référant à des stéréotypes : la femme faible victime de son corps, de sa beauté, et surtout de son genre, l’homme pervers en manque, solitaire et violent, le cadre glauque de la forêt,… Le viol du livre Under the Skin est similaire à celui du film au détail près qu’il n’arrive pas à la fin, mais constitue un élément déclencheur : si Isserley minimise l’acte en lui même, en parlant « d’accident de travail », il la perturbe profondément. Le viol est présenté comme une violence qui pénètre l’inconscient et transforme la perception que les victimes ont d’elles mêmes. En l’occurrence, il amplifie le dégoût d’Isserley envers elle même, jusqu’à la pousser au suicide. Dans le film, le viol a lieu symboliquement. La jeune femme ne peut pas avoir de rapport sexuel, car elle n’est pas formée pour. Cependant, voulant lui arracher ses vêtements, l’homme déchire sa peau. Tant Virginie Despentes que Philippe Bessoles, par exemple, parlent du viol comme un « meurtre du féminin » (P.Bessoles, 1997). Une femme violée est « déchirée », « ouverte », a été « prise par effraction », et ne peut plus se refermer. Elle ne peut plus être pleinement femme (V.Despentes, 2006). Le viol « assassine sans tuer » (P.Bessoles, 1997). Ce meurtre, c’est celui auquel on assiste dans Under the Skin : la peau de la jeune femme a été déchirée. La femme en elle a été tuée : en déchirant sa peau, l’homme révèle sa nature d’alien, et la condamne a devoir rejeter son identité féminine. Effrayé ou en colère (les deux?) il s’enfuit pour aller chercher un bidon d’essence. Pendant ce temps, la jeune femme-alien, visiblement traumatisée, fait quelques pas et tombe à genoux. Elle lève ses mains vers sa tête, et retire son masque humain, révélant un visage anthropomorphe, noir d’ébène. Tenant le visage encore vivant (il cligne des yeux) de Scarlett Johansson, elle reste à terre et l’observe. Le viol a provoqué la dissociation entre elle et le féminin, corps, genre et sexe. En retirant sa peau, elle (ou il? Nous dirons « elle » en nous basant sur le livre) montre qu’il ne lui est plus possible d’être femme. Son visage d’alien montre une apparence humaine, mais qui ne peut plus être vécue et associée à aucun genre. L’homme, représentant de l’humain borné et violeur, adepte des stéréotypes de genre, voit en elle un monstre (outre la dimension sexiste de ce jugement, on peut relever la dimension raciste induite par la peau noire de l’alien), qui peut être violé mais paradoxalement pas pénétré, et la brûle, rappelant tout un passé de sorcières au bûcher.

Under the Skin présente donc des problématiques liées à l’identification : identification de Scarlett Johansson aux rôles qu’elle joue par les spectateurs, et distanciation qu’elle revendique à travers ce film. Identification d’une alien à un corps humain, également, où réflexion sur l’assimilation du genre féminin. Identification, enfin, du sexe et genre féminin par les autres, et attentes, risques et stéréotypes qui en découlent. L’actrice Scarlett Johansson se distancie de son corps et de son rôle en début de film, le mettant en scène comme une image intangible, pour mieux mettre en lumière une identification progressive à ce corps. Jonathan Glazer, par son adaptation et prise de distance avec le livre d’origine, considérant son film comme « témoin » (Susie Bourquin, 2014), révèle les enjeux liés à la féminité et au genre féminin, ceci à travers l’exploration de la question du viol et de ses effets : montré comme risque inhérent au sexe féminin, le viol produit une destruction du genre « femme », une destruction symbolique et psychologique de l’individu qui le subit. Le réalisateur convoque finalement l’image de la sorcière : dénomination attribuée à toute femme ne s’accordant pas à ce que la société patriarcale désire d’elle. Ici, la société stéréotypée, représentée par l’homme violeur, ne peut accepter un être qui se distancie de son genre, bien que cette distanciation ait été provoquée par le viol. En devenant femme, l’alien Scarlett Johansson se fait violer, et ce viol engendre un rejet de son genre féminin. Under the Skin montre, finalement, la boucle vicieuse et absurde dans laquelle sont prises les femmes répondant aux interjections d’une société patriarcale concernant leur corps, leur genre, leur sexualité,…

Références

Films

  • Jonathan, GLAZER, Under the Skin, 2013

  • Anne-Claire, POIRIER, Mourir à tue-tête, 1979

Livres

  • Michel, FABER, Under the Skin [Sous la peau], 2000, Éditions Points

  • Virginie, DESPENTES, King Kong Théorie, 2006, Éditions Grasset

  • Philippe, BESSOLES, Le meurtre du féminin, Clinique du viol, 1997, Éditions Champ Social

Articles

Image d’aperçu extraite du film.